La financiarisation impacte le potentiel d’innovation des entreprises

Capture écran Marie Carpenter - IMT-BS

La financiarisation existe dans une entreprise à partir du moment où l’extraction de valeur prime sur la création de valeur. La transition de la phase de création vers une phase d’extraction, qui arrive forcément dans un second temps, peut intervenir de deux manières : soit à partir d’un événement soudain, tel qu’une fusion-acquisition, soit de manière plus progressive. Dans cette 2e configuration c’est souvent le cas lorsqu’arrivent au capital d’une l’entreprise des investisseurs dits “actifs”, comme les hedge funds. Mais quel que soit le cas de figure le résultat est identique : il s’en suit une augmentation des dividendes versés et/ou une demande de rachat massif d’actions.

Marie Carpenter, qui étudie ce phénomène depuis plusieurs années avec son collègue William Lazonick, directeur de cette recherche, est formelle : ce phénomène prend une telle ampleur qu’il peut mettre en péril l’avenir de très grandes sociétés. 

L’exemple de Boeing

La crise sans précédent que traverse Boeing depuis plusieurs mois avec son nouveau modèle 737 max, cloué au sol suite à deux accidents très graves, n’est pas étrangère à ce phénomène. Les études réalisées par l’équipe de William Lazonick mettent en effet en avant le fait que la période de développement de cet avion correspond avec une période pendant laquelle l’entreprise a décidé de redistribuer massivement aux actionnaires.

“Nous considérons que cette distribution a mené à un sous-investissement qui, chez Boeing, dure depuis longtemps même si elle s’est accéléré depuis 2015” annonce Marie Carpenter.

Depuis plusieurs années Boeing distribue même en dividendes et en rachats d’actions davantage que ses résultats nets. En 2017 et en 2018 l’entreprise a ainsi redistribué plus de 9 milliards de dollars en rachat d’actions. 

Les 3 conditions pour qu’une entreprise reste innovante

L’innovation, par définition, est un processus incertain qui diffère d’un secteur à un autre et d’une entreprise à une autre. Cependant, les études historiques menées par William Lazonick ont permis d’identifier trois conditions nécessaires pour qu’une entreprise reste innovante.

La première est l’engagement financier à long terme. Cette condition est la plus clairement impactée par la financiarisation car l’objectif devient d’extraire de la valeur au lieu de la créer.

La deuxième condition est celle de l’intégration organisationnelle de tous les acteurs concernés par le processus. Avec moins de ressources disponibles (car redistribuées), il n’est pas possible d’offrir les mêmes carrières aux équipes d’ingénieurs, de scientifiques et même aux employés qui fabriquent les produits et livrent les services des entreprises. 

Enfin, à travers la rémunération des managers, le contrôle stratégique de tout le processus d’innovation est aussi influencé par la financiarisation. En effet la mesure utilisée pour calculer la rémunération des managers et des dirigeants est de plus en plus basée sur le bénéfice net par action. Dès lors l’attention de ces dernier.es est détournée de ce que devrait être l’objectif principal des leaders de l’entreprise : maintenir sa capacité d’investissement afin de lui permettre de maintenir et de développer les capacités futures de l’entreprise, et donc permettre de maintenir ses capacités à créer de la valeur, pour toutes ses parties prenantes, plus particulièrement pour ses clients et ses salariés.

Toutes les entreprises sont-elles concernées ?

“Malheureusement, de plus en plus” nous dit Marie Carpenter. “Nous avons observé que le phénomène de financiarisation touche souvent des entreprises qui ont été innovantes par le passé et qui ont réussi à dominer un ou plusieurs segments de leurs marchés, ce qui génère des bénéfices que les actionnaires souhaitent extraire”.

Entre autres, ces entreprises se trouvent dans le secteur de l’aérospatiale, dans l’industrie pharmaceutique, mais aussi dans le secteur de l’information et de la communication, les fameux TICs. Des secteurs dont les barrières à l’entrée sont fortes mais où les rentes peuvent en conséquence aussi être très importantes et attractives pour des investisseurs financiers.

Dans ce secteur de haute technologie l’entreprise américaine Cisco illustre elle aussi très bien ce phénomène. Cette entreprise, qui fournit l’équipement pour les réseaux informatiques qui ont transformé le monde depuis 30 ans, était un exemple hors pair de la réussite du modèle de la Silicon Valley. Il y a 20 ans, elle était positionnée pour jouer le rôle central dans les technologies clés du 21ème siècle et était comparable à IBM 50 ans auparavant.  

Mais depuis 2002 l’entreprise a dépensé en moyenne huit milliards d’euros par an en rachat d’actions. Pour son année fiscale 2019, la société a même dépensé 21 milliards de dollars pour racheter ses propres actions.

Conséquences de la financiarisation sur les entreprises du secteur des TICs

Pour les entreprises du secteur des Technologies de l’Information et de la Communication (les TICs), l’arrivée prochaine de la 5G va probablement confirmer le fait qu’en lieu et place de Cisco, c’est une entreprise non-américaine qui a le plus d’atouts pour se positionner comme futur leader du marché.

“Pour de nombreux observateurs et experts du secteur, Cisco n’est en effet plus du tout considérée comme une entreprise au cœur des technologies d’avenir” continue la chercheuse, et “c’est la grande entreprise chinoise Huawei qui semble avoir pris le leadership”. Cet angle d’analyse, pas toujours choisi par les médias grand public, jette ainsi une lumière nouvelle sur la décision du président américain Donald Trump de placer Huawei sur la liste des entreprises étrangères n’ayant pas le droit de commercer avec des entreprises américaine.

Pour Marie Carpenter “ce n’est selon nous pas un hasard que ce soit une société non cotée en bourse et qui appartient à ses salariés chinois qui soit la plus capable de prendre la place de numéro 1 sur ce marché mondial”. En raison de la financiarisation des sociétés américaines, il y a toutes les chances que l’IBM du 21ème siècle soit une entreprise chinoise.

Une voie à ne pas suivre pour les fleurons de l’économie française et européenne tels que CapGemini ou Airbus ?

La financiarisation des entreprises européenne est à craindre car le processus d’extraction de valeur se diffuse partout dans le monde. Dans l’industrie aéronautique britannique, par exemple, deux équipementiers ont fait l’objet d’OPA plus ou moins hostile de la part d’entreprises financiarisées. En Europe es pouvoirs publics veillent – avec raison – sur la gouvernance des grandes entreprises qui ont bénéficiée des investissements publics. Mais les entreprises de taille moyenne qui ont créé de la valeur en développant des compétences pendant des longues années d’investissement sont aussi menacées par la financiarisation.

Cet article a été rédigé à partir d’échanges sur les travaux de recherche de Marie Carpenter, maître de conférence en stratégie à Institut-Mines Télécom Business School et William Lazonick, professeur émérite d’économie à l’Université du Massachusetts, chercheur associé à Institut-Mines Télécom Business School.